Les jours viennent et passent – Hemley Boum

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Editions Gallimard, 2019

Le personnage principal, mais en mĂȘme temps le sujet essentiel de ce livre, est le Cameroun ; ce pays, qu’on appelle aussi « l’Afrique en miniature Â», de par ses diversitĂ©s culturelles et gĂ©ographiques, ce pays aux deux cent cinquante langues.

C’est de son histoire contemporaine, peu glorieuse, que nous parle Hemley Boum, entre les figures des hĂ©ros que sont Ernest OuandiĂ©, et Um NyobĂ©, et les personnalitĂ©s plus sombres et plus Ă©quivoques, tels les prĂ©sidents Ahmadou Ahidjo et l’actuel Paul Biya ; ce pays dont la guerre de libĂ©ration fratricide a accouchĂ© d’un Cameroun nĂ© sous le signe maudit du « Syndrome de CaĂŻn Â» ; un pays dont l’histoire est bafouĂ©e, Ă©touffĂ©e, et qui n’a de mĂ©moire que d’amnĂ©sique.

Et puis, nous avons d’autres personnages, et une intrigue, que nous campe ce rĂ©sumĂ© : « Au soir de sa vie, Anna se remĂ©more son existence mouvementĂ©e dans un Cameroun en pleine mutation. A ses cĂŽtĂ©s, sa fille unique, Abi, qui a choisi de vivre en France, tente de dĂ©nouer ses propres conflits d’accorder vie amoureuse et responsabilitĂ©s familiales. Une toute jeune femme, Tina, rescapĂ©e des camps de Boko Haram, mĂȘlera sa voix et sa destinĂ©e aux leurs.

A travers trois gĂ©nĂ©rations de femmes, Hemley Boum embrasse, en un mĂȘme Ă©lan romanesque, Ă  la fois l’Histoire contemporaine du Cameroun et l’éternelle histoire du cƓur humain Â».

Mais, comme si elle Ă©tait abonnĂ©e au chiffre 3, l’auteure fait dĂ©filer aussi trois autres gĂ©nĂ©rations : « Je n’ai pas connu ma mĂšre, elle est morte en me mettant au monde. Comme sa mĂšre et la mĂšre de sa mĂšre avant elle. Trois gĂ©nĂ©rations de filles orphelines Ă  la naissance, la vie qui commence dans la perte et le deuil. Albi vint briser l’anathĂšme Â».

Trois générations de femmes vivantes, trois générations de femmes mortes. Et leurs liens par-delà les mondes visible et invisible.

D’oĂč l’importance du fil conducteur entre hier et aujourd’hui, pour le legs et l’hĂ©ritage Ă  laisser Ă  la postĂ©ritĂ©. Quelle Ă©ducation transmettre ? De quoi un peuple est-il redevable Ă  sa jeunesse, lorsque la colonisation lui a brisĂ© toute estime de soi ?

Dans un rĂ©cit, trĂšs souvent Ă  la premiĂšre personne, la romanciĂšre nous raconte de belles histoires, autour de thĂšmes comme : la quĂȘte du bonheur immĂ©diat, la mort, l’enfance, la collectivitĂ© africaine et ses codes, ses us et coutumes, la religion (entre syncrĂ©tisme, intĂ©grisme, et barbarie), la politique, la misĂšre, la relation compliquĂ©e avec les Blancs, la polygamie, l’éducation des enfants, l’amitiĂ©, le rĂŽle des femmes


Autant de thĂ©matiques, oĂč affleure l’amour que chante le poĂšte-crooner LĂ©onard Cohen : 

« And Love is not a victory march

It’s a cold and it’s broken

Hallelujah”,

pour nous signifier que ce n’est jamais un sentiment simple, et qu’il est aussi une fontaine de souffrance.

Ici, il prend diffĂ©rentes formes :

L’amour de Abi, pour sa mĂšre Anna, dont elle est toujours restĂ©e distante, mais dont elle du mal Ă  nommer ce qui lui arrive, et qui va l’emporter : « la maladie Â», « le mal Â», remplacent le mot « cancer Â», au tout dĂ©but du roman. C’est seulement plus tard, qu’elle osera : « le cancer du sein non traitĂ© avait mĂ©tastasĂ© Â».

Ainsi dĂ©clinĂ©, son amour prend des allures de cris : « Maman se meurt, oh maman
 Â», et de reconnaissance du sentiment : « Voyez-vous, pour moi, cette femme n’est pas simplement un corps qui rend les armes, c’est une personne chĂ©rie, une vie prĂ©cieuse qui prend fin en silence Â».

Cet amour, en rĂ©alitĂ© trĂšs fort, est perçu par Anna, comme celui d’une mĂšre qu’elle n’a jamais connue : « Tu es ma mĂšre maintenant, moi qui n’ai pas connu la mienne, j’aurai attendu d’ĂȘtre ĂągĂ©e et malade pour expĂ©rimenter l’amour d’une mĂšre Â». Une inversion des rĂŽles qui n’enlĂšve aucunement, ni n’amoindrit, la force de son amour pour sa fille : « J’ai toujours eu en moi un endroit secret oĂč je pouvais me retirer en toutes circonstances. Je l’appelle mon chĂąteau fort
 Aucune des personnes qui ont traversĂ© ma vie n’y a jamais eu accĂšs. Aucune, hormis Abi. A peine Ă©tait-elle nĂ©e, que j’entends pour la premiĂšre fois une voix autre que le mienne dans mon refuge. Un gazouillis d’enfant que je reconnus immĂ©diatement. Je sus que j’étais enfin complĂšte Â».

MĂȘme si Anna a vraiment cherchĂ© les moyens pour l’hĂ©ritage Ă  lui transmettre, Ă  travers son « amour distanciĂ© Â», leur amour n’en demeure pas moins fusionnel, malgrĂ© les apparences : « J’attendrais d’ĂȘtre Ă  la fin de ma vie, malade et vulnĂ©rable, lorsque les fortifications dressĂ©es pour me protĂ©ger de l’adversitĂ© s’écrouleraient comme un chĂąteau de cartes, lorsque les rĂŽles se seraient inversĂ©s entre nous : Albi serait la mĂšre et moi l’enfant qui chancelle, oui, j’attendrais ces ultimes instants pour que ma fille bien-aimĂ©e, tant aimĂ©e m’enveloppe dans la chaleur de son affection sans faille et m’accompagne dans le long, le douloureux chemin vers ma derniĂšre demeure Â».

L’amour de la fille comme viatique !

A la chanson de LĂ©onard Cohen, fait Ă©cho, sublime, celle de Johnny Cash :

« You are my sunshine, my only sunshine

You make me happy when skies are grey

You’ll never know, dear, how I love you”.

Anna donnera son amour Ă  ses “enfants adoptifs”, Jenny, IsmaĂ«l et Tina. A la mort violente, par dĂ©flagration, des deux premiers, au nom de Boko Haram, elle sera enragĂ©e et amĂšre, convaincue d’avoir ratĂ© quelque chose dans l’éducation de ces enfants-lĂ .

Comment Ă©valuer la force de l’amour, sinon le reconnaĂźtre dans sa puretĂ©, tel l’amour que Awaya voue Ă  Anna, depuis sa venue au monde, sa tendre enfance, jusqu’à ce qu’elle lui trace un destin, en l’envoyant Ă  l’école des missionnaires ?

« Ma petite mĂšre Ă©tait venue nous faire ses adieux, affilier ma fille Ă  sa sƓur Samgali, je pouvais dĂ©poser les armes, le combat Ă©tait fini, les mortes avaient gagnĂ©.

Ma dĂ©faite m’apporta une sĂ©rĂ©nitĂ© inattendue
 Si j’en avais doutĂ©, si j’avais su un moment pouvoir m’en extraire, Awaya me dĂ©montra de façon dĂ©finitive que la mort mĂȘme ne peut pas briser les liens tissĂ©s par l’amour, aussi anciens que le soleil Â».

IsmaĂ«l et Jenny s’aiment comme Max et Tina.

Mais, en vĂ©ritĂ©, l’amour, aussi fort soit-il, ne peut hĂ©las empĂȘcher la tragĂ©die du monde, entre les trahisons, la violence, la corruption, et la dĂ©liquescence d’une sociĂ©tĂ©, de tout un pays.

Julien trahit sa femme Abi par adultĂšre, qui, en Ă©change, lui rend la pareille en le trompant. Anna trahira Awaya en se jetant corps et Ăąme dans les bras des sƓurs missionnaires, et de la culture occidentale.

Louis trahira Anna son Ă©pouse, en prenant une deuxiĂšme femme Ă  son insu, au nom d’un scabreux « calcul politique Â» opportuniste.

En mĂȘme temps, il trahira son idĂ©al de combat, de volontĂ© de changer la sociĂ©tĂ©, d’éthique, en entrant dans le moule et le rang, pour l’argent et la notoriĂ©tĂ©, la gloire et l’ivresse du pouvoir.

Les Ă©lites du Cameroun, l’intelligentsia, en dĂ©sertant les terrains de la culture et de la spiritualitĂ©, ont trahi leur patrie, et leur mission.

En nous dĂ©crivant la saga (tragique) de ces trois gĂ©nĂ©rations de femmes, et la malĂ©diction qui, Ă  des moments, semble les poursuivre, Hemley Boum nous plonge au cƓur des rĂ©alitĂ©s Ă©conomico-socio-religieuses du Cameroun, par le biais des remous et des pĂ©ripĂ©ties de son histoire politique.

« Nous nous Ă©tions construits sur le sang de nos frĂšres. Nous avons-nous-mĂȘmes profanĂ© leurs mĂąnes. Notre pays s’est forgĂ© sur le syndrome de CaĂŻn. Si d’autres civilisations s’étaient de mĂȘme articulĂ©es dans la violence, le chaos et la trahison, elles avaient su donner du sens Ă  ce sacrifice, l’avaient thĂ©orisĂ©. Elles avaient créé de toutes piĂšces des lĂ©gendes qui rachĂštent l’horreur du geste, Ă  dĂ©faut de la justifier et rendent possible l’édification d’une utopie fondamentale. Le Cameroun s’était contentĂ© de poser une chape de silence sur la tragĂ©die, un mutisme tissĂ© dans un mĂ©lange explosif de chagrin, de hargne, d’auto-apitoiement et de dĂ©fiance Â». Alea jacta est. Le sort en Ă©tait jetĂ© !

A la place de la mĂ©moire, on a installĂ© l’amnĂ©sie, plus facile, pour ne pas regarder l’Histoire en face, la dĂ©cortiquer pour mieux avancer.

Certes, la colonisation a existĂ© et est passĂ©e par lĂ . Certes, elle a voulu faire table rase du passĂ©, qui, lui, rĂ©sistait et restait tenace : « Du jour oĂč je naquis, elle m’appela Bouissi-lever de soleil, dĂ©fiant le sort, elle dĂ©crĂ©ta qu’avec moi s’achĂšverait la malĂ©diction de l’étrangĂšre, un nouveau jour nous devait sa lumiĂšre
 Â».

Awaya utilisera les savoirs et les incantations ancestraux, pour casser l’inĂ©luctable d’un malĂ©fice : « Telle est la tragique histoire de mes mĂšres, les filles maudites de Samgali Â».

Certes, l’irruption de l’Occident dans nos sociĂ©tĂ©s traditionnelles, a entraĂźnĂ© beaucoup de bouleversements, et gĂ©nĂ©rĂ© un maximum de mal.

Mais qui doit se poser des questions sur sa fidĂ©litĂ© Ă  soi, sur la Non-transmission d’une Conscience Historique positive, sur les choix politiques majeurs, pour construire une nation, une patrie, un pays multiculturel, une dĂ©mocratie ?

Dans une écriture lumineuse, qui décrit superbement une galerie de portraits de mÚres et de leurs enfants, qui luttent pour la survie, dans une société patriarcale en lambeaux, Hemley Boum évoque la lùcheté des hommes, et la duperie des indépendances.

Face Ă  ce tragique de l’existence, Anna se pose une question fondamentale : « Comment aurions-nous pu accoucher d’une renaissance qu’aucune fiertĂ© ne venait fĂ©conder ?»

En somme, la colonisation nous a amputĂ© d’une bonne part de notre dignitĂ©, mais les responsables de la gabegie, de la forfaiture, des dĂ©prĂ©dations, de la concussion et de la faillite du systĂšme, sont locales. Ce sont les vautours qui refusent la rĂ©appropriation salvatrice de leur culture, et de leur identitĂ©, aprĂšs les ravages de la colonisation.

Car, « qu’importaient les commanditaires si notre propre gouvernement accomplissait la sale besogne ? Â»

En effet, si l’Occident a pratiquĂ© un large lavage de cerveaux : « Je pense aujourd’hui que le savoir occidental est Ă  la fois Ă©lĂ©mentaire et despotique : il y a un Dieu unique et il est dans les Ă©glises, l’instruction est dans les livres, l’art est dissociĂ© de la spiritualitĂ©, relĂ©guĂ© dans des lieux prĂ©vus Ă  cet effet, la loi est la mĂȘme pour chacun et toute valeur est marchande. La rĂ©ussite n’est comprise que comme matĂ©rielle. Les chemins de la vie sont flĂ©chĂ©s, balisĂ©s, et vous avez le choix de suivre la voie qui vous est dĂ©volue Â».

Mais Ă  cĂŽtĂ© de cette vĂ©ritĂ©, il existe un libre-arbitre qui doit sortir la justice de l’impunitĂ©, pour installer la clairvoyance et l’équitĂ©.

C’est ce qui amĂšne Louis, aprĂšs la jouissance des bienfaits du systĂšme, Ă  faire un aveu de taille, comme une contrition : « Nous sommes tous enchaĂźnĂ©s dans ce systĂšme oĂč la prĂ©dation, les passe-droits, l’enrichissement personnel sans discernement deviennent le seul modĂšle offert Ă  la postĂ©ritĂ©. Nous courons Ă  une catastrophe sans prĂ©cĂ©dent Â». Et Dieu sait qu’il en a profitĂ© !

Et peut-ĂȘtre, pour juguler ce cercle vicieux, il faut arrĂȘter la corruption de la vie publique par l’argent, et ainsi arrĂȘter les mouvements de toute cette jeunesse avide d‘aller chercher l’Eldorado en Occident, ou alors d’essayer de donner un sens Ă  leur vie, en rejoignant les fanatiques du jihad de Boko Haram.

Une jeunesse sans espoir est une jeunesse qui a perdu ses repùres, donc à la merci de toute tentation facile d’une nouvelle vie.

C’est pour cela, que dans cette belle fresque sur l’histoire rĂ©cente du Cameroun, beaucoup de personnages sont en quĂȘte d’une stratĂ©gie de survie, et cela malgrĂ© les violences rĂ©pĂ©tĂ©es, le silence complice, la corruption-gangrĂšne, la dĂ©ception destructrice, traumatisante, face au peu de chance de rĂ©aliser ses rĂȘves et ses espoirs.

Alors, l’issue se trouverait-elle dans l’éducation et les livres, dans la libertĂ©, ou dans un ailleurs encore mal formulĂ© parce que flou, mais comblĂ© par un devenir liĂ© Ă  Boko Haram ?

Ce qui est sĂ»r, c’est que la jeunesse vit un sentiment d’abandon, avec la corruption qui rĂšgne dans les hautes sphĂšres de la sociĂ©tĂ©.

D’oĂč l’importance de chercher, et de trouver les moyens pour l’apprivoiser, et la rendre utile Ă  son pays.

Hemley Boum accorde donc une attention toute particuliĂšre Ă  l’éducation, Ă  l’instruction, au livre et Ă  la lecture, comme chemins menant vers la libertĂ© et l’utilitĂ© sociale : savoir servir au sein de la communautĂ©, tout en gardant sa dignitĂ©.

Anna en est l’exemple-type : « Ă‰tudier, lire, devenir une femme instruite, assurĂ©e, remarquable, pour fuir la fatalitĂ© du deuil prescrit
 Â».

Mais la libertĂ© a son revers de la mĂ©daille. Et comme l’écrivait le romancier sĂ©nĂ©galais Cheikh Hamidou Kane, dans son cĂ©lĂšbre livre philosophique « l’Aventure ambiguĂ« Â», « ce que l’on apprend vaut-il ce que l’on oublie ? Â» ; car, en apprenant, Anna veut « ne plus ĂȘtre un bĂ©bĂ© sans dĂ©fense que l’on conduit dans une forĂȘt en pleine nuit pour la confier aux esprits, ni une petite fille sous la protection d’une morte qui n’avait pas su veiller sur elle-mĂȘme Â».

Quitter Bouissi, pour devenir pleinement Anna, a un prix, et cette derniĂšre en a une conscience aiguĂ« : « Elle prit une rĂ©solution qui allait changer le cours de mon existence ; en mĂȘme temps qu’elle m’éloignait des miens et me pousserait Ă  trahir cette femme qui avait tant fait pour moi, pour nous
 Â».

Pour atteindre son objectif, les livres sont la porte d’entrĂ©e : Â« Les livres m’ont sauvĂ© la vie, tous les livres
 Les livres m’ont apaisĂ©e, enflammĂ©e, raffermie, ils m’ont fait rire et pleurer. Ils m’ont encouragĂ© Ă  analyser l’existence Ă  l’aune de ma propre intelligence, Ă  faire confiance Ă  mon intuition, Ă  tendre mon esprit pour percevoir, derriĂšre les gens, la nature et les Ă©vĂ©nements, la concordance de temps intime qui Ă©claire notre ĂȘtre au monde Â», mĂȘme si cet amour n’incluait pas tous les livres : « J’ai dit que j’aimais tous les livres, ce n’est pas parfaitement exact. Je me suis longtemps tenu Ă  l’écart de la littĂ©rature africaine, j’y lisais une injonction qui ne me convenait pas. Les auteurs Ă©trangers parlaient Ă  un « moi Â» intime, eux convoquaient la couleur de ma peau, ainsi qu’une histoire qui me blessait et m’humiliait Â», exception faite du philosophe, Ă©crivain, poĂšte et critique littĂ©raire Congolais Vimbi-Yoka Mudimbe, dont Anna dit : « les Ɠuvres romanesques de V.Y. Mudimbe m’ébranlĂšrent comme aucun avant. J’ai pensĂ© Ă  lui cette nuit-lĂ , il aurait su dĂ©crire mon Ă©tat d’esprit, car il ya une indĂ©niable voluptĂ© Ă  cĂ©der Ă  la violence et Ă  la corruption Â».

Cette violence gratuite Ă  laquelle cĂšde un Boko Haram aux aguets, recruteur, et conscient de ce qu’il peut reprĂ©senter face Ă  ce vivier intarissable que constituent les laissĂ©s pour compte d’une sociĂ©tĂ© Ă  la dĂ©rive.

Ainsi, au-delĂ  de l’écriture riche, fluide, Ă©lĂ©gante et lĂ©gĂšre, pour peindre le tableau rĂ©aliste de hĂ©roĂŻnes trĂšs humaines, Ă©cartelĂ©es entre leurs brillantes victoires et leurs mauvais choix, Hemley Boum nous confronte Ă  la nouvelle gĂ©nĂ©ration des IsmaĂ«l, Tina-AĂŻsha, et Jenny-Djenabou, qui n’ont de perspectives qu’un horizon bouchĂ©, une sociĂ©tĂ© en dĂ©composition, et des rĂȘves inaccessibles.

Ce que sait Boko Haram, embusquĂ©, prĂȘt Ă  cueillir tous les fruits mĂ»rs de ce terreau favorable et fertile, de cette sociĂ©tĂ© en faillite.

C’est pourquoi, aprĂšs avoir ensanglantĂ© et causĂ© bien des drames au Nord, Boko Haram touche dĂ©sormais les villes du Sud, comme Douala, oĂč il sĂ©duit jusqu’aux enfants Ă©duquĂ©s Ă  l’occidentale, et qui ne sont pas pauvres.

En fait, mourir pour mourir, mieux vaut choisir sa mort, comme un dernier pied de nez Ă  une sociĂ©tĂ© qui n’a pas su les protĂ©ger.

Dans ce choix tragique : « Mourir pour Dieu est plus exaltant que mourir de faim, et d’humiliation ou parce qu’il n’y a plus d’antibiotiques dans le dispensaire du coin Â».

Dans cette sale guerre, la violence est aveugle et lĂąche : « Une sale guerre oĂč l’ennemi se cache derriĂšre les gens ordinaires (
), oĂč des femmes, des enfants innocents font office de bombes humaines, (oĂč) la veuve et l’orphelin sont aussi dangereux que le combattant armĂ© jusqu’aux dents Â».

Ce que l’essayiste Gaston Kelman, EugĂšne EbodĂ©, et treize autres poĂštes-Ă©crivains, venus d’horizons, d’ailleurs et de disciplines diffĂ©rentes, dont moi-mĂȘme, ont appelĂ© la « nuit des ombres Â», dans l’essai littĂ©raire : « Contre la nuit des ombres, les plumes de la colĂšre Â», publiĂ© aux Ă©ditions AfricAvenir, en 2016, Ă  Douala.

Dans ce livre, sont dĂ©noncĂ©s Boko Haram et l’intolĂ©rance.

D’oĂč l’importance que, pour dissĂ©quer et expliciter cette violence du prĂ©sent, il faut savoir qu’elle s’est nourrie de tous les extrĂ©mismes, Ă  la lumiĂšre d’un passĂ© dĂ©voyĂ© non assumĂ©.

Si l’auteure nous parle du lĂąche et horrible attentat perpĂ©trĂ© par Boko Haram, en 2015 au marchĂ© de Kolofata, causant 150 morts, dans la rĂ©gion de l’ExtrĂȘme-Nord camerounais, et de l’odieux kidnapping massif de jeunes filles dans un collĂšge de Shibok, au NigĂ©ria, c’est pour nous rappeler Ă  la triste rĂ©alitĂ© de faits rĂ©currents, et d’un danger qui n’est jamais loin. Le tĂ©moignage si poignant de Tina, sur sa survie dans un camp de Boko Haram, est horriblement Ă©difiant.

Qu’est-ce qui explique ces « fugitifs Â» dont parle Achile Bembe ?

Hemley Boum tente une explication : « Pour mes personnages, la religion, les liens familiaux dĂ©fectueux, la loyautĂ© amicale sont Ă  l’origine du dĂ©part. Pour d’autres, ce sera peut-ĂȘtre la quĂȘte de meilleures perspectives. Pour tous, tout semble prĂ©fĂ©rable Ă  l’immobilisme. Il s’agit d’une sorte de rĂ©sistance par le corps. Une euphorie due au fait de pouvoir, pour une fois, tenir les rĂȘnes de sa propre vie Â».

Mais est-ce suffisant ? Ne sommes-nous pas lĂ  devant une situation oĂč la relĂ©gation de la mĂ©moire des adultes devient le lit d’une impossibilitĂ© relationnelle intergĂ©nĂ©rationnelle ? Toute relation constructive est coupĂ©e et bannie, parce que non souhaitĂ©e. En niant leur mĂ©moire, les adultes ont poussĂ© leurs descendants dans l’extrĂ©misme de mouvements aussi dangereux et prĂ©dateurs que Boko Haram : « Les jeunes qui partent complexifient l’image commune de ces « fugitifs Â». Jenny, Tina, IsmaĂ«l Ă©tudient et sont entourĂ©s. Ce ne sont pas des enfants nĂ©cessiteux, ils ont des parents qui font ce qu’ils peuvent. Mais ces adultes-lĂ  vivent dans un refoulement liĂ© Ă  tout ce qui n’a pas Ă©tĂ© rĂ©glĂ© dans leur passĂ©. Aucune possibilitĂ© de rencontre n’est envisageable. On ne peut pas guĂ©rir un mal que l’on s’obstine Ă  nier Â».

Finalement, ce texte, oĂč les tĂ©moignages sont trĂšs poignants, oĂč la plupart des personnages sont bouleversants, et en quĂȘte d’un bonheur immĂ©diat, peu importe le prix Ă  payer, est-il le roman de trois gĂ©nĂ©rations de voix de femmes dont les voix se complĂštent et s’entremĂȘlent, pour entonner un bel hymne-hommage Ă  toutes les femmes camerounaises ? Est-ce le roman de la dĂ©confiture d’un pays qui s’appelle le Cameroun ? Est-ce un roman d’amours Ă©clatĂ©es, plurielles ? Est-ce un roman d’éducation et de transmission ? Est-ce le rĂ©cit de personnages en quĂȘte de libertĂ© et de reconnaissance ?

En tout cas, c’est le roman de la rĂ©demption : celle de Louis, qui revient Ă  son idĂ©al de lutte ; celle de Anna « rĂ©conciliĂ©e Â» avec sa fille Abi ; celle de Abi, rĂ©conciliĂ©e avec elle-mĂȘme et avec la vie ; celle de la mĂ©moire des rescapĂ©es comme Tina : « Tina l’avait dit :il fallait qu’une personne, une seule, entonne le chant du chagrin pour que le chant de deuil soit repris par les autres. Nous Ă©tions lĂ  pour cela. C’était notre devoir de survivants. Nous sommes tous des rĂ©chappĂ©s dans ce pays, Ă  des degrĂ©s divers Â».

C’est la rĂ©demption de Anna devant l’horreur des exactions de Boko Haram, et la disparition si brutale de ses « enfants adoptifs Â» : « J’aurais voulu les nommer. Toutes ces personnes : hommes, femmes, enfants, les nĂŽtres lĂąchement assassinĂ©s. Je ne pouvais accepter de remiser ces morts-lĂ  avec les autres dans le puits sans fond de notre pays sans mĂ©moire. J’aurais voulu Ă©crire Ă  l’encre indĂ©lĂ©bile leur histoire individuelle dans le livre de nos vies Â».

Cette histoire-lĂ , IsmaĂ«l et Jenny l’écriront dans le sang de leur rĂ©demption. Cette amitiĂ©-amour est scellĂ©e dans la sacralitĂ© de liens indissolubles, et d’actes hĂ©roĂŻques utiles : « Jenny et IsmaĂ«l offraient ce qui leur restait d’humanitĂ© et de noblesse pour le bĂ©bĂ© Ă  sauver : cette enfant est le nĂŽtre ; le plus beau tĂ©moignage qui puisse exister sur la petite bande de BonabĂ©ri Â».

Ce que Tina et max prolongeront volontiers, par la promesse d’attente de Max, pour cĂ©lĂ©brer leur Pacte d’Amour.

Avec l’Espoir que fait naĂźtre la petite Jenny, quelles magiques derniĂšres images, d’une poĂ©sie Ă©tincelante, pour un texte qui avait commencĂ© dans la noirceur de la maladie !

Dr Ndongo MBAYE

PoÚte-écrivain, sociologue et journaliste
Professeur d’universitĂ©
Directeur de la Collection Poésie « Paroles arc en ciel », des éditions Lettres de Renaissances (Paris et Sénégal)
Membre d’Honneur du CĂ©nacle EuropĂ©en Francophone, Fondateur des Prix LĂ©opold SĂ©dar Senghor : « des Arts et des Lettres », et « de PoĂ©sie » (France)
Prix 2020 du Mois de l’Histoire des Noirs Ă  Laval, au QuĂ©bec 
Membre d’Honneur de l’Alliance contre le Crime OrganisĂ© en Afrique (ACCA).