His Only Wife, 2020, traduit par Benoîte Dauvergne
Éditions de l’aube, 2023
Peace Adza Medie est une universitaire ghanéenne, détentrice d’un doctorat (en affaires publiques et internationales) délivré à l’université de Pittsburg aux États-Unis. Elle est en poste au Royaume-Uni, à l’université de Bristol. Ses axes de recherche concernent le genre et les questions de politique internationale. Ainsi, a-t-elle sur le plan académique publié en 2020 un ouvrage intitulé Global Norms and Location Action: The Campaigns to End Violence Against Women in Africa (Oxford University Press). Dans un entretien confié au Pen Club America, elle dit avoir très tôt écrit : « J’ai commencé à écrire des œuvres de fiction pour moi-même à l’âge de 10 ans, parce que je n’avais plus de livres à lire. J’ai découvert que j’aimais ça presque autant que lire. Je pense donc que le plaisir que je ressens en écrivant des œuvres de fiction est ce qui me permet de maintenir mon élan et mon intérêt – et c’est la raison pour laquelle j’écris depuis près de 30 ans, même si la plupart de mes écrits n’ont été lus par personne. » Avec son deuxième livre Nightbloom, publié en 2023, lequel a été sélectionné dans le cadre du Women’s Prize for Fiction, elle examine les phénomènes et processus de discrimination, au Ghana et aux États-Unis, fondés sur la provenance culturelle, le genre et l’appartenance de classe.
Quoiqu’admiratrice de Gabriel García Márquez et de son Cent ans de solitude, Peace Adza Medie pratique un roman réaliste qui, par son intérêt pour la place des femmes dans la société, s’apparente aux textes de « [s]es aînées en littérature telles que Mariama Bâ, Ama Ata Aidoo ou encore à Buchi Emecheta ». Radio France internationale a rapporté que Peace Adza Medie avait eu l’intention de camper un personnage « irrévérencieux » : « « J’adore les femmes irrévérencieuses. Pour moi, être irrévérencieux, c’est s’affirmer face au monde et défendre ses idées. Au Ghana, c’est courant d’entendre les gens vous dire : ‘le comportement de telle ou telle femme est particulièrement inconvenant’. Rarement, on dit cela des hommes, car ce qui est inconvenant pour le patriarcat c’est de voir les femmes refuser de subordonner leurs désirs aux diktats des hommes et ne pas rester à leur place. Mon roman montre justement comment dépasser ces assignations de genre en refusant de respecter les conventions et les convenances. J’ai beaucoup d’affection pour mon héroïne car elle est quelqu’un de totalement irrévérencieux. » Restituant sur un mode sentimental, proche de la romance, l’itinéraire d’Afi (qu’un mariage arrangé lie au riche héritier Elikem Ganyo), Peace Adza Medie en profite pour exprimer les aspirations des jeunes Africaines de l’Ouest soucieuses d’être autonomes.
Afi et sa mère, Olivia, ont subi un important déclassement à la mort de l’époux et père Illustrius Tekple lequel était ingénieur (au Ministère des Routes et des Autoroutes) : « À la mort de mon père, dix ans plus tôt, en 2004, ma mère et moi avions été expulsées de son bungalow de fonction et la plupart de ses objets de valeur avaient été saisis par ceux qui affirmaient, sans la moindre preuve, qu’il leur devait de l’argent. » La famille du défunt et notamment son frère Pious (qui, dans le passé, s’était déjà illustré en s’appropriant la maison du grand-père d’Afi) sont restés sourds à leurs difficultés. Les deux femmes ont échappé à la misère grâce à la compréhension de daavi Christy, l’une des trois co-épouses de Pious, et elles ont bénéficié de la sollicitude de Faustine Ganyo, une « femme d’affaires riche » et « généreuse » qui « n’hésit[e] jamais à aider les personnes dans le besoin ». Celle-ci régimente les siens, ses trois fils (Fred, Elikem et Richard) et sa fille (Yaya) d’une main de fer. De ce point de vue, la relation d’Eli(kem) avec Muna, une Libérienne, dont il a eu une enfant fragile, Ivy, lui déplaît. Bien décidée à détacher Muna d’Eli, cette « matriarche » propose à Olivia d’unir Afi à ce dernier. L’affaire est rondement menée puisque trois mois après l’acceptation de cette offre un mariage traditionnel est contracté. Toutefois cette alliance a de quoi désarçonner Afi : d’abord, elle se déroule « par procuration » (le marié, absent pour cause d’affaires à Hong Kong est représenté par son frère cadet Richard) ; ensuite, dès son arrivée à Accra, Afi s’aperçoit que, non seulement elle ne vivra pas sous le même toit que son mari mais que celui-ci est réticent à aborder de front, avec elle, les problèmes posés par sa double vie.
Dès lors, son quotidien devient une lutte permanente contre sa rivale d’autant qu’elle tombe amoureuse d’Eli : il s’agit pour elle de le conquérir et de l’inciter à renoncer à sa liaison avec Muna que les Ganyo dépeignent comme laide, masculine, désagréable, « alcoolique », inconvenante (elle fume), « mauvaise mère », voire « sorcière » (n’aurait-elle pas concocté des philtres pour conserver Eli sous sa coupe ?). Dans cette empoignade, Afi remporte des victoires : Eli apprécie sa compagnie et la désire ; à l’issue d’un bras de fer, elle obtient de quitter son appartement pour rejoindre le domicile de son mari ; elle tombe enceinte et accouche d’un héritier (Selorm). Eli quant à lui ne choisit pas entre les deux femmes : s’il n’entend pas rompre avec Muna, il ne veut pas non plus s’aliéner Afi que certes sa mère lui a imposée mais qui lui plaît et avec laquelle il s’entend, y compris charnellement. Il cherche à gagner du temps, louvoyant entre Muna et Afi. Il sait jusqu’où il peut aller (maintenir sa relation avec Muna en en minimisant l’importance de sorte qu’Afi n’en prenne pas ombrage) et il connaît la limite qu’il ne doit pas enfreindre (braver sa mère et provoquer une crise majeure avec elle). La narration (à la première personne) multiplie les péripéties et les rebondissements en « couplant » l’affirmation de soi de plus en plus forte d’Afi sur le plan psychologique (elle tient progressivement tête à sa mère, à Faustina, à Eli, à l’oncle Pious) avec la conquête de son indépendance économique (elle apprend le métier de styliste, elle ouvre une boutique, elle gère avec succès ses affaires).
Au fil des vicissitudes qu’elle affronte, Afi prend conscience de n’être qu’un jouet pour sa famille (« Tout le monde sait qu’on n’est rien sans sa famille, même si celle-ci est gouvernée par un égoïste ») et pour celle des Ganyo (« Pourquoi ne parvenez-vous pas […] à admettre que votre frère vivait avec une femme qu’aucun de vous n’aimait, et que vous vous êtes servis de moi pour le convaincre de l’abandonner ? »). Pour s’émanciper du contrôle que les uns et les autres exercent sur elle, elle divorce. Cet affranchissement ne compense pas sa blessure : lorsqu’Eli visite Selorm, Afi s’en va (« Il vaut mieux que je sorte car mon cœur s’emballe encore quand je le vois. »).
L’histoire d’Afi, racontée par Peace Adza Medie tient du roman d’initiation. Elle y peint l’émergence au sein de la société africaine de jeunes femmes qui, comme Afi et ses alliées (sa cousine Mawusi et Evelyn, la petite amie cynique de Richard), tout en étant entreprenantes rêvent d’un amour exclusif et partagé (être la « seule épouse » de l’homme aimé par elles) dans un univers à l’image des séries de télévision qui les émeuvent. Malheureusement, parfois le « conte de fée » se termine assez tristement.