LE VIOLON D’ADRIEN, Gary Victor

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Éditions Mémoire d’Encrier, 2023

Gary Victor est un écrivain prolifique, par ailleurs scénariste pour la radio et le cinéma, auteur de très nombreux ouvrages, des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre, au total une quarantaine de livres. À cette heure, il est l’un des écrivains les plus lus en Haïti. Son grand succès est probablement dû au fait que les lecteurs se sentent très proches de ses personnages et qu’ils n’ont aucun mal à identifier les situations dans lesquelles ceux-ci sont pris à celles de leur quotidien. « [J]e crois que ce qui leur plaît, c’est la proximité, le regard très sincère, du moins, je l’espère, que je porte sur la vie, ma société, les gens, un regard décomplexé et sans tabou, que ce soit sur les mythes ou les croyances », voilà ce que Gary Victor répondait récemment à Annie Ferret qui l’interrogeait pour Africultures.

Beaucoup perçoivent ses textes comme autant de miroirs fidèles de la société haïtienne et du processus d’effondrement dans lequel elle est malheureusement engagée : « Le visible et l’invisible s’y côtoient, sans frontière, tout fait partie d’un tout, le quotidien, la mémoire, les mythes, tout y est amalgamé et mêlé de beaucoup d’humour et de fantaisie. » Dans un cadre narratif réaliste, le romancier distribue, d’abord par petites touches, puis par séquences plus développées, des éléments qui ressortissent des croyances et des frayeurs innervant et structurant les relations au sein de la population, ces greffes et cette hybridation étant effectuées sans qu’il soit possible d’assigner à ces traits un statut déterminé – onirique, imaginaire, surnaturel, religieux, etc. À cette dimension magique (résultant de l’empreinte du vaudou) s’ajoute une portée satirique si bien qu’à Port-au-Prince et dans l’ensemble de cette terre où « la négritude se mit debout pour la première fois » (Aimé Césaire) on se reconnaît aisément dans des intrigues tissées dans le malheur commun.

En 2023, questionné par le quotidien parisien Libération, Gary Victor confiait avoir dû quitter le quartier de Carrefour-Feuilles où il a grandi et où il vivait du fait des exactions commises par les gangs et l’incapacité de l’État à assurer la sécurité. Il estimait qu’Haïti était désormais un « pays failli » et que « [l]a réalité [y] débordait la fiction ». Jugeant qu’« en pays failli, on se bat pour survivre », il estimait que Le Violon d’Adrien (terminé en novembre 2022) incarnait ce « cauchemar » dans un mélange de « tendresse et de souffrance ». Nul doute que le délitement de l’État et la gangrène de la société civile que subit le peuple haïtien aient pesé lors de l’élaboration et de la rédaction de ce récit lequel peut être appréhendé comme un sombre roman d’éducation, trempé dans l’encre du désespoir. Inspiré (de l’aveu de l’écrivain) d’un souvenir d’enfance (« Ce récit est une douleur d’enfance que j’ai longtemps enfouie en moi. Ce violon est un fantasme, enfant, mon père ne pouvait pas acheter le violon dont je rêvais. J’avais un tel amour de la musique que j’étais déçu et malade. Plus de cinquante ans plus tard, me voici revenu à cette douleur, et à ce manque qui m’a façonné »), ce texte tend à établir l’impossibilité, en Haïti, de rêver et d’accéder ses aspirations sans être acculé à la trahison des siens et à être soi-même l’objet de multiples manipulations et instrumentations, tant de la part des autorités et de leurs appareils répressifs que d’individus grugeant et trompant les autres pour subsister.

Le jeune Adrien Chanson vit avec sa mère, Marthe, une couturière. Charles, le père, un professeur d’histoire enseignant en fonction dans deux établissements, est attaché à celle-ci et à leur fils mais pas suffisamment pour opter pour la monogamie et la conjugalité : la chair, c’est sa faiblesse, il entretient une liaison avec deux autres femmes. Malgré des revenus limités, ils ne sont pas dans la misère, ils appartiennent à la classe moyenne.

Le livre s’ouvre quand Adrien (qui a commencé à apprendre le violon auprès de Monsieur Benjamin, gloire artistique du pays et ami du Président) découvre que ni sa mère ni son père ne sont en mesure de lui en acheter un : « J’avais pensé que ma mère suppléerait à l’indifférence de mon père, qui s’était un soir moqué de mon amour pour cet instrument dans un pays, prétendait-il, où les artistes n’ont pas leur place. » C’est la condition pour continuer, après une première année, de suivre les cours de ce professeur, celui-ci ne bénéficiant plus de l’aide de l’Orchestre de l’Église Épiscopale (qui, jusque-là, lui avait prêté une douzaine d’instruments, lui permettant ainsi de les mettre à disposition de ses élèves). Adrien en ressent « une grande peine » mais il n’est pas abattu, il prend « la décision de trouver [lui-même] l’argent pour acheter [son] violon ».

Un retour en arrière permet à l’écrivain d’exposer les circonstances dans lesquelles Adrien a contracté cette passion, lors d’un concert auquel il a assisté avec sa mère. Charles leur en avait procuré les billets ; il désirait faire plaisir à Marthe dont il savait le regret et la frustration, celles de n’avoir pas pu satisfaire les attentes de son géniteur : « C’est pour cela que je t’ai emmené à ce concert, Adrien. Pour que tu puisses t’intéresser par toi-même au violon. Mon père l’avait voulu pour moi. Il me l’avait promis. […] Mais ma mère, ta grand-mère, a mis mon père à la porte. Elle ne l’aimait pas trop. » Il s’agit donc, pour Marthe, de réparer le passé, à travers Adrien. Conquis, subjugué par l’instrument, Adrien se révèle presque immédiatement comme le disciple le plus zélé et le plus doué de Monsieur Benjamin. Il communie avec lui dans l’amour de « ce don du ciel à l’homme » : « Il ne faut pas qu’il soit une excroissance de vous, mais vous, tout simplement. Le son qu’il émettra, ce sera celui de votre âme, de votre cœur, de vos tripes. » Par candeur et narcissisme, il se voit déjà fêté et célébré : « J’eus le souffle coupé en imaginant qu’un jour je pourrais jouer comme Monsieur Benjamin, obtenir autant d’applaudissements et surtout recevoir en prime une gerbe de fleurs de la part d’un bel officier représentant le Président de la république ! » Bref, le voilà agi par une incommensurable soif de reconnaissance.

Or Haïti traverse des temps incertains (le Président se meurt, son fils va lui « succéder », on craint « un coup de force ») et Adrien n’est pas du tout armé pour démêler le vrai du faux. Non seulement il accumule les déboires et les déceptions mais il se trompe sur le compte de celles et de ceux qu’il approche : il ne discerne pas les accointances de Monsieur Nino avec la dictature ; il est le jouet du pervers Decayou et de sa complice ; il se méprend sur la nature du lien entre l’épouse de Nino et le lieutenant Édouard ; il est le jouet du pervers Decayou et de sa complice ; il s’expose à la compromission en fréquentant Nadine, la fille du tortionnaire Alphonse ; il provoque l’arrestation et la mort des opposants (dont celle de son père) au nouveau tyran… En proie à la folie des grandeurs, dérogeant à ce qu’impliquerait son appartenance sociale (« Le violon, c’est pour la musique savante, Adrien. Notre pays est un bateau qui sombre. […] Tu es perdu dans un monde qui n’est pas le tien. Un petit Haïtien qui rêve de devenir un virtuose du violon ! »), Adrien paraît inapte à tirer une leçon de ses errements : a-t-il saisi que « [l]es volontés, tout comme les désirs sans frein, peuvent-être meurtrières » ? entrevoit-il que « [l]es choses peuvent être tellement difficiles et dangereuses qu’il faut se faire passer pour ce qu’on n’est pas » ? Un dénouement en forme de conte de fée comble ses vœux mais n’assure pas que ce piètre et impuissant héros ait gagné en lucidité.