GLORY, NoViolet Bulawayo

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Traduit de l’anglais par CIARO – Éditions Autrement, 2023

NoViolet Bulawayo (à l’état-civil : Elizabeth Zandile Tshele) est une romancière zimbabwéenne (née en 1981) qui, à dix-huit ans, après ses études secondaires, a rejoint une tante aux États-Unis. Elle y a obtenu un master de création littéraire en 2010 à l’université de Cornell (où elle enseigne désormais en qualité d’Assistant Professor). Sa nouvelle « Hitting Budapest » a reçu en 2011 le prix Caine (qui couronne un texte rédigé en anglais et publié en Afrique ou par un écrivain africain). Son premier roman, We Need New Names (Il nous faut de nouveaux noms), sorti en 2013, a été sélectionné en vue du Booker Prize. Elle est saluée comme une des nouvelles voix de la littérature anglophone africaine. Presque une décennie plus tard, en 2022, est paru son deuxième roman, Glory.

Sur le mode de la fable animalière, Glory évoque l’histoire contemporaine du Zimbabwe, par le biais de la fiction, celle du Jidada (un pays imaginaire), depuis son indépendance (arrachée à la suite d’une lutte armée) jusqu’aux espoirs qu’elle a déçus, avec la faillite du régime autoritaire instauré par Robert Mugabe, puis sa mise à l’écart au profit d’Emmerson Mnangagwa et les nouvelles désillusions qui en ont découlé. Interrogée par Tirthancar Chanda dans le cadre de l’émission « Chemins d’écriture » de Radio France internationale, Bulawayo a précisé que « [d]u fait de [s]on éducation, [elle était] proche des écrivains à sensibilité politique ». Aussi l’écriture relève-t-elle de sa « façon de participer à l’histoire collective de [s]on pays ». Le nom d’auteure qu’elle s’est choisi illustre son attachement à sa terre et aux siens : « Bulawayo » désigne sa ville et sa région natales ; « Violet », le nom de sa mère (disparue alors que l’écrivaine était enfant) et « no » signifie « avec » en ndébélé (la langue de ses parents).

Son livre propose une satire féroce des quatre décennies qui ont plongé la population dans la misère et le désarroi. La critique, s’appuyant sur une référence assumée et revendiquée par NoViolet Bulawayo, a souligné la parenté du livre avec Animal Farm. A Fairy Story de George Orwell (La Ferme des animaux), et a passablement négligé l’influence (pourtant revendiquée par l’intéressée) des contes africains : « Ma grand-mère a baigné dans la culture indigène africaine, dans laquelle hommes et animaux vivent en communion, reprend NoViolet Bulawayo. D’ailleurs, vous remarquerez que les patronymes africains renvoient à des totems animaliers. Comme nous portons les noms des animaux, nous aimons penser qu’humains et animaux font partie de la même famille élargie. Dans l’univers fantasmé de ma grand-mère, le monde humain et le monde animal entretiennent des liens féconds. C’est cette vision d’un monde relié que j’ai reçue en héritage. » Il est judicieux, si l’on songe à la sphère littéraire francophone, de rapprocher Glory du recueil – un « classique » – transcrit par Birago Diop, Les Contes d’Amadou Kouba (1947) et du non moins truculent En attendant les bêtes sauvages (1998) d’Ahmadou Kourouma ; et de mettre en lien le traitement de la narration et de la langue par NoViolet Bulawayo avec ce que dans les années 1970-1980 on a appelé le penchant « baroque » du roman africain (à bien des égards, les figures des deux dictateurs de Glory, en l’occurrence le Père de la Nation/la Vieille Carne et le Sauveur de la Nation/Tuvy, rappellent celles du Guide providentiel, assassin de Martial, et de ses successeurs dans La Vie et demie de Sony Labou Tansi – de même que le retour incessant du mot « tholukuthi » dans le roman fait songer à celui de « la hernie » dans Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez).

 L’inspiration de NoViolet Bulawayo interdit de réduire le ressort narratif de son texte à une seule source : « Je crois que c’était en janvier 2019, au lendemain des manifestations populaires qui venaient d’être violemment réprimées par les militaires dépêchés par le gouvernement dans les townships. Ces violences m’avaient mise hors de moi. Je me suis alors demandé, je m’en souviens, si ces hommes qui nous gouvernaient étaient des êtres humains ou des animaux sauvages. C’est pourquoi, dans ce contexte, quand j’entendais les gens comparer le Zimbabwe à une ferme aux animaux, cela sonnait juste à mon oreille. J’avais aussi en mémoire les contes dont ma grand-mère nous a abreuvés tout au long de notre enfance, les contes dans lesquels les animaux jouaient des rôles de premier plan. Je crois que la forme allégorique qu’a prise ‘Glory’ est le produit du mélange de toutes ces influences. » De surcroît, il convient d’avoir à l’esprit que, d’une part, NoViolet Bulawayo est consciente de sa dette envers ses aîné(e)s et, en particulier, vis-à-vis d’Yvonne Vera à laquelle elle rend un hommage appuyé en célébrant son roman Nehenda à la fin du sien ; et que, d’autre part, cet apport « savant » (celui de la « bibliothèque ») ne l’empêche pas de nourrir son écriture du bruissement de « l’Autre Pays » (pour reprendre son expression pour désigner dans Glory l’espace virtuel dans lequel les Jidadiens épanchent leur colère à l’encontre du pouvoir du Sauveur de la Nation) : «  Mes pensées ne sont pas forgées uniquement par la littérature, mais souvent tout simplement par mes conversations avec les autres. Par exemple, mon roman Glory est en grande partie né des bribes de dialogues saisies sur les médias sociaux. C’est le monde comme il va qui me sert de source dans laquelle je puise mes histoires. » Le récit progresse dans une langue d’apparence orale, effet de style résultant d’un travail des formes (lexicales et syntaxiques) soutenu, conjuguant et mobilisant l’héritage traditionnel, la faconde populaire et la logorrhée induite par la communication instantanée contemporaine (celle des réseaux sociaux), de manière que la langue de bois chère au président et à ses thuriféraires soit épinglée pour ce qu’elle est, une langue de la foi du charbonnier, un idiome de la croyance aveugle, un discours de passe ronflant et hyperbolique, un moulin à prières, répétitions et litanies détachant le signifiant de tout signifié et de tout référent, bref une machine à simulacres…

            La révolution que dénonce Glory dévore ses initiateurs et ses enfants, érige l’absurde en système, et condamne au nihilisme et au cynisme, chaque tentative pour restituer au peuple sa souveraineté – que ce soit par la voie électorale ou par des démonstrations de rue  – étant brutalement réprimée, ou récupérée, ou grugée au terme d’une mise en scène car, quelquefois, il faut que tout change (en surface) pour que rien ne change (en profondeur) : c’est le sens de la révolution de palais qui a remplacé le Père de la Nation par le Sauveur de la Nation, laquelle visait « à faire que ça n’ait pas l’air de ce que c’était ». Au sein de cette fresque sans concession émerge la figure de Destinée qui, après un long séjour aux États-Unis, retrouve Simiso, sa mère, au Jidada, toutes deux ayant été meurtries dans leur chair par les convulsions du temps (Simiso en 1983 lors du « Gukurahundi » quand les soutiens shonas de la Vieille Carne ont persécuté, battu, violé, assassiné leurs frères et sœurs ndébélés, oubliant qu’ils avaient été avec eux dans la guerre de libération ; Destinée en 2008, lors des protestations contre le trucage des élections). La pochade cède soudainement la place à la gravité. Glory se clôt néanmoins sur une note lyrique : viendra en effet un jour où, pour peu que « chacun [soit] le trésor de l’autre », tous « senti[ront] leur corps recevoir le cadeau d’un bien-être de l’arbre de Nehanda, dont les fruits leur rappelaient qu’ils étaient également les os de Nehanda dont elle avait prophétisé la renaissance ».