Remember Ruben: 1. Union générale d'éditions, 1974.​

BETI, Mongo. Remember Ruben: 1. Union générale d’éditions, 1974.​

Par Flore Agnès Nda Zoa

Jacques Salomé dit qu’ « un livre a toujours deux auteurs : celui qui l’écrit et celui qui le lit ». Me voici donc auteur d’une lecture de Remember Ruben, mille fois cité, mais si peu souvent redécouvert. Vous trouviez Les Vampires du Godstank de Hubert Mono Ndjana, une métaphore filée au vitriol, peut-être devriez-vous redecouvrir le père de l’engagement littéraire au Cameroun, Mongo Beti. Il est amer… Ceci n’est-il qu’un roman ? Un roman brillant ? Ou bien est-ce aussi un peu de nous et de notre passé récent ?

As-tu entendu parler de Ruben ? Approche-toi : as-tu entendu parler de Ruben, par les gens de Kola Kola, par les petits employés de Fort-Nègre, par les manoeuvres du port ? Dis, petit gars, as-tu jamais entendu parler de Ruben, toi qui es dans les écoles ? (…) mais qu’est-ce qu’on vous enseigne donc dans vos fichues écoles ?
Remember Ruben, page 251​

Remember Ruben est un roman doublement historique qui marque un moment important de l’histoire littéraire africaine tout en recréant l’atmosphère de la décolonisation, celle particulièrement du Cameroun pendant la période précédant l’indépendance de 1960. Des personnages fictifs (Mor-Zamba et Abéna notamment ) croisent un héros national réel (Ruben Um Nyobe) dans une fresque détaillant minutieusement le cadre, les lieux, les objets, les gens, les structures sociales, le combat politique, militaire et révolutionnaire qui ont animés cette partie de l’Afrique à ce moment-là de l’histoire. D’ailleurs, ce roman se voulait le « deuxième tome » d’une trilogie (Perpétue et l’habitude du malheur, Remember Ruben et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle) relatant la vie camerounaise entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 70.

Les deux personnages principaux du roman, Mor-Zamba et Abena évoluent entre la ville coloniale Fort-nègre (peut-être Douala) et Kola Kola, faubourg et bidonville où ils participent chacun à sa manière à la lutte pour l’indépendance de leur pays. Le premier par l’action syndicale et le second par les armes.

Si Mor-Zamba et Abena sont des héros fictifs, on croise régulièrement, au détour d’une page, un personnage historique souvent affublé d’un nom ridicule (sacré Mongo Béti !). En effet, à l’exception du héros national Ruben Um Nyobé (qui conserve son prénom) tous les autres hommes politiques de l’époque en prennent pour leur grade.

C’est ainsi que le défunt Président Amadou Ahidjo est dépeint sous les traits d’un Massa Bouza/Baba Toura quasiment ignare et alcoolique. Exemple : faisant allusion aux massacres réguliers des maquisards, un personnage du roman (anonyme) s’enquiert :

_« Camarade que dit Baba Toura de tout cela ? Consent-il donc qu’on extermine ses frères en son nom ? ».
« Baba Toura ? Mais Monsieur, Baba Toura n’a pas de frères. Baba Toura n’a rien parce que Baba Toura n’est rien. Baba Toura n’est rien car n’ayant jamais conscience ni de ce qui se passe, ni de ce qu’on lui demande ».
Remember Ruben, page 414

Le général De Gaulle est traité d’exilé de Londres et André-Marie Mbida d’obscur petit manipulateur dont on peine à se rappeler même du nom. Vous l’aurez compris, les acteurs politiques de l’époque sont férocement moqués par un Mongo Beti décidément en verve. L’humour, mais celui particulier de l’auteur (caustique, très noir et ironique) est très présent dans ce livre.

Illustration : Mor-Zamba, découvrant sur sa carte d’identité qu’il a désormais un prénom étranger (Nicolas), demande à son interlocuteur : « Nicolas…Pourquoi Nicolas ? tu trouves qu’il y a quelque chose en moi qui me fait ressembler à (un) Nicolas ? ».
Remember Ruben, page 331

Remember n’est pas qu’une fresque historique politisée. Des petits moments de la vie sociale d’alors nous sont aussi décrits dans le moindre détail. Aperçu d’une dégustation de « soyas ». Tout un art :

« parfois aussi, à un carrefour, on faisait cercle autour du marchand de viande grillée à la flamme et roulée dans la farine de piment. En échange d’une modeste pièce, on se saisissait d’une brochette ; on mordait dans la viande de bœuf en pinçant la mince tige de bambou entre les incisives et en retroussant les lèvres, les yeux un moment clos pour éviter les éclaboussures de piment. On arrachait une bouchée qu’on mâchait en faisant claquer la langue en même temps que les doigts d’une main, tant la brûlure du piment enflammait la bouche, et bientôt tout le corps ».
Remember Ruben, page 331

C’est un roman incontournable pour qui veut comprendre les camerounais et les africains en général, à la veille des indépendances, leurs aspirations, leurs combats, leurs rêves et leurs héros. C’est un roman essentiel à qui croirait que l’homme africain « n’est pas entré dans l’histoire », ou que l’homme noir est empêtré dans « un long sanglot ».
A mettre dans toutes les bibliothèques militantes de tous ceux qui trouvent les livres d’histoire rébarbatifs !​

Agnès Nda Zoa