Par Flore Agnès Nda Zoa

Tous nos noms est le troisième roman de l’Américain d’origine éthiopienne Dinaw Mengestu. C’est, à en croire les avis compétents de la presse autorisée (The New  York Times, The Financial Times et The Washington  Post notamment, et leurs confrères français et allemands) un véritable chef-d’œuvre.
Comment font-ils pour dire avec autant de chaleur cette écriture froide qui dépeint une passion tiède ?
Tous nos noms, c’est le déroulé de deux trames narratives qui s’entrelacent tout au long du roman, en créant l’ambiance familière de deux parmi les lieux les plus communs des arts dramatiques : le huis-clos et le triangle amoureux. Une histoire d’amour entre Isaac, étudiant africain qui a immigré dans des conditions difficiles en Amérique, et Helen une assistante sociale blanche qui va s’occuper de lui dès son arrivée dans ce pays. La romance entre Isaac et Helen est racontée par cette dernière.
Et c’est là où le bât blesse dans ce livre…
De deux choses l’une, et ce sera peut-être la troisième. Ou bien l’auteur n’a pas assez expérimenté de quoi est capable une femme amoureuse. Ou bien il n’arrive pas à se mettre dans la tête d’une femme amoureuse. La troisième chose, l’autre voie interpétative, est que Helen n’est simplement pas amoureuse d’Isaac.
La romance n’est à aucun moment touchante. Aucune magie. Bien sûr, on a les séries et les Harlequins qui peuvent alimenter nos rêveries, mais d’un auteur présenté comme un écrivain contemporain majeur, on attend qu’il ne fasse pas qu’effleurer un sujet aussi grave que l’amour, on s’attend à ce qu’il en parle avec le même sens du détail que dans certaines descriptions longues de précisions.
Helen aime son homme, comme on aime une nouvelle paire de chaussures. On consent à la trouver jolie, mais on n’acceptera jamais de se fouler la cheville pour elle.
Morceau choisi. A peine arrivée chez Isaac, Helen réalise que ce dernier l’a peut être définitivement quittée, elle parle comme suit de l’élu de son cœur :
Une fois à l’intérieur, j’eus le sentiment qu’Isaac était parti pour toujours. Je ne l’imaginais pas mort, et pourtant sa présence me paraissait tout aussi lointaine. Ne ressentant plus la nécessité de respecter nos habitudes, une partie de moi regretta de ne pas avoir pris de vêtements de rechange pour dormir sur place. Pendant que je musardais dans la cuisine, et le salon, je passais le doigt sur le plan de travail, et la petite table basse pour voir s’il y avait de la poussière .
Aucune femme amoureuse ne s’occupe de la poussière sur les meubles, tout juste après avoir réalisé que son homme vient peut-être de la quitter définitivement.
Même les scènes d’amour sont d’un ennui absolu, d’une pudeur ou d’une retenue sans profondeur.
Je collai ma tête contre son dos et nouai les bras autour de lui (…) je poussai Isaac vers le lit et laissait tomber ma serviette tout en le déshabillant. Il tendit la main pour prendre un préservatif, mais je l’arrêtai et l’obligeai à m’enlacer (…) je songeai à l’avenir et pressentis les doutes et l’angoisse, pourtant je n’éprouvais aucun regret et restai sur lui le plus longtemps possible.  
Quant aux passages où Helen n’ose pas tenir la main de son amoureux dans un restaurant parce qu’elle a peur des réactions de ses concitoyens, on atteint les sommets de la banalisation d’un amour. Les personnages ont beau évoluer dans l’Amérique raciste des années soixante-dix, on a envie de lui crier que dix ans avant elle, en 1961, une américaine blanche du Kansas, Ann Dunham, a aimé un étudiant Kényan du nom d’Obama, au point de lui donner un fils, qu’elle a prénommé Barack.
Tous nos noms parle aussi de guerre et d’amitié
C’est par ce bout qu’on élève ce roman au statut de réussite littéraire. Car MENGESTU excelle tant dans la description du lien qui unit Isaac à son camarade de campus, qui serait né avec treize noms, tant dans ceci donc que dans les péripéties endurées par les deux amis acteurs d’une rébellion  sanglante qui ressemble furieusement à celle menée par les chefs de guerre dans l’Ouganda d’Idi Amin DADA et des pays limitrophes après les indépendances.

« Tous nos noms » parle aussi de guerre et d’amitié. Fort heureusement. Car MENGESTU excelle dans la description du lien qui lie Isaac à son camarade de campus. Tout comme  dans celle des péripéties endurées par les deux amis acteurs d’une rébellion  sanglante qui ressemble furieusement à celles menées par les chefs de guerres dans l’Ouganda d’Idi Amin DADA et des pays limitrophes après les indépendances :

 

«  Tu as tué quelqu’un ?….

C’est une question stupide dit-il. Si tu veux vraiment le savoir, tu devrais me demander combien.

  • Combien ?
  • Non : « combien d’êtres humains as-tu tués ? »
  • Je n’en sais rien. Plus que je ne peux en compter. Beaucoup trop.
  • Demandes-moi comment on les a tués dit-il.
  • Comment vous les avez tués ?
  • On ne leur a pas tiré dessus.
  • Vous les avez égorgés.
  • Oui, on les a battus. On les a brûlés. Nous n’avions plus de balles. Demande-moi si on les a enterrés.
  • Vous les avez enterrés ?
  • Non. On les a abandonnés aux vautours et aux chiens. Ensuite on est revenus ici en courant pour éviter d’avoir à regarder ce qu’on avait fait. ».

Comme disait André MAUROIS: “La lecture, c’est comme les auberges espagnoles, on n’y trouve que ce que l’on y apporte.” Il faut apporter beaucoup en commençant la lecture de ce roman.

 

Flore Agnès Nda Zoa

« Né à Addis-Abeba en 1978, avant d’émigrer aux États-Unis avec sa famille l’année suivante, Dinaw Mengestu est l’auteur des Belles choses que porte le ciel (2007, Prix du Premier Roman étranger, sélectionné par le magazine LIRE parmi les vingt meilleurs livres de l’année) et Ce qu’on peut lire dans l’air (2011, Prix Mahogany). Distingué en 2007 par la National Book Foundation comme l’un des cinq meilleurs jeunes auteurs américains, puis en 2010 par le New Yorker qui le sélectionne parmi les vingt meilleurs écrivains américains de moins de 40 ans, Dinaw Mengestu a été élu en 2012 parmi les lauréats des « genius grants » attribués chaque année par la prestigieuse MacArthur Foundation. »​
Mengestu
Dinaw Mengestu, pour Tous nos noms, est lauréat du prix Lucien Barrière. Il fait également partie des finalistes du Prix Femina 2015, dans la catégorie « romans étrangers ».