REMEMBER RUBEN,

Union générale d’éditions, 1974

Pour qui a lu l’œuvre de Mongo Beti, Remember Ruben fait écho à main Basse sur le Cameroun, ce carnet secret de la décolonisation du Cameroun, pour lequel l’auteur a payé très cher son audace. Dans ce rêve éveillé où se mêlent l’Histoire, la tradition et une pointe de fantastique, il est question de colonisation européenne et des travaux forcés, d’une remise en question de la sincérité de l’hospitalité africaine, de l’industrialisation du labour géant que représentait l’Afrique pour les puissances coloniales (dont l’engrais était la main d’œuvre humaine) et d’une ode formidable à la fraternité. Difficile de savoir lequel des thèmes a servi de fond aux autres, tant ils y sont traités avec rigueur et profondeur.

L’histoire
Tout commence à Ekoumdoum, ville imaginaire d’Afrique, dont le nom ressemble étrangement à celui du village natal de l’auteur, Akometam. Recueilli presque de force par un vieillard qui tenait à montrer à quel point son village était chaleureux et hospitalier, le jeune Mor-Zamba grandit dans une atmosphère tantôt chaleureuse tantôt méfiante, voire violente. Il se lie d’amitié avec Abena, un jeune homme aux idées révolutionnaires. L’histoire se construit selon le parcours classique de la figure messianique : étranger à son village, Mor-Zambaest d’abord haï, puis subit une série d’épreuves qui forgent sa résistance physique et morale et se fait adopter par les villageois, avant de partir pour une grande épopée où seront mises en avant les notions de fraternité, de patience, et de délivrance.
Hospitalité, ou vanité ?
Dès le début, Mongo Beti remet en question le concept le plus répandu à propos de l’Afrique. Les habitants de ce continent sont-ils réellement aussi hospitaliers et accueillants que le dit l’opinion populaire ? Et si la légendaire hospitalité africaine n’était en réalité que la manifestation d’une certaine vanité ? L’insistance avec laquelle le vieux Engamba, premier à apercevoir le jeune Mor-Zambaà la lisière du village, persuade, ordonne même, à l’enfant de le suivre dans sa maison est chose connue pour qui a vécu en Afrique. En répétant avec force les arguments du vieillard, en commençant le roman par une remise en question des habitants du village – qui d’ailleurs parle d’une seule voix –, Beti nous pousse à reconsidérer l’impératif d’hospitalité des habitants d’Afrique, suggérant des motivations bien plus subjectives, bien plus obscures, que la simple volonté de vouloir aider son prochain. Des vides à combler, un amour-propre à reconstruire, une certaine dignité à sauver, sachant que celle-ci est mise à rude épreuve par le chef du village que l’administration coloniale a posté dans une maison éloignée : dans cette histoire, l’accueil forcé du jeune Mor-Zambaparaît comme un acte ultime de résistance, alors que la fracture de l’Histoire est déjà bien amorcée.
Frères d’armes
La seconde partie du roman, où Mor-Zambaet Abéna servent séparément l’empire colonial, en tant de paix puis de guerre, est une ode à la fraternité. Entre les soldats, entre les deux protagonistes, mais également entre les missionnaires ; Mongo Beti abolit la barrière des couleurs et montre à quel point la guerre sait effacer les frontières. La guerre qui, selon lui, n’est pas la principale spécialité de l’Afrique.
L’art de la guerre
Le personnage d’Ouragan-Viêt, qui émerge lorsque le pays est plongé dans la guerre, résume à lui seul la fascination de l’auteur pour la manière dont les vietnamiens ont compris, pendant la seconde guerre mondiale, l’importance du facteur psychologique dans un conflit. Il établit un parallèle avec certains passages de Main Basse sur le Cameroun, où il fustige le manque de perspicacité des stratèges Africains, quand ils tardent à se rendre compte que l’arme psychologique est bien plus efficace dans le temps que l’arme à feu, et bien plus dangereuse. C’est avec la guerre que l’on reconnaît le pays jusque-là imaginaire que décrit l’auteur, avec le titre aussi : Ruben n’est autre que Ruben Um Nyobé, figure de la lutte camerounaise pour l’indépendance. Mongo Beti signe une œuvre résolument universelle, en ce sens qu’elle s’intéresse davantage aux mécanismes en place dans les relations humaines qu’à la situation géographique de son histoire. En somme, une épopée saisissante.

Touhfat Mouhtare-Mahamoud