Paru en 1972, Main basse sur le Cameroun fut censuré, puis autorisé en 1976. On peut imaginer l’embarras de Ferdinand Oyono, alors représentant du gouvernement camerounais en France, auteur du Vieux nègre et la médaille (1956), lorsqu’il se retrouva dans les rouages de la mécanique qui censura l’ouvrage de son compatriote. Car c’est cette mécanique, précisément, que Mongo Beti décrit ici, démontrant que la décolonisation n’était en fait qu’une métamorphose de l’autorité française. Telle l’hydre de Lerne : en croyant couper la tête de la colonisation, on en a fait repousser deux, celle du néocolonialisme et celle de son corollaire, l’ingérence politique.

Le néocolonialisme pour les nuls

Ce livre aurait pu s’appeler « guide du néocolonialiste parfait », tant il est riche de sa description, dans le détail, d’un système de décolonisation factice et efficace. Etape par étape, Mongo Beti nous montre comment feindre de quitter un pays en s’y ancrant plus avant. De l’élimination méthodique des figures charismatiques des mouvements populaires, tels Ruben Um Nyobé, âme du peuple libre, et Félix Moumié, assassiné à Genève, à la nomination d’un Ahmadou Ahidjo bien moins instruit et plus malléable que ses compatriotes, entouré d’impunité, tout y est soigneusement consigné. Avec la colère froide des réalisateurs qui décrivent les secrets d’un crime organisé, ou d’un médecin qui autopsierait un cadavre que rongent déjà les vers. De quoi faire réfléchir ceux qui, encore aujourd’hui, se font des illusions sur les supposés bienfaits d’une politique coloniale.

Combler le silence des médias

Béti dénonce à plusieurs reprises la déformation de certaines informations par les médias influents de l’époque, tels que Le Monde, à propos des procès truqués de Yaoundé contre Ernest Ouandié et Maître Ndongmo. Main basse sur le Cameroun constitue une véritable mine d’or pour le journalisme politique sur l’Afrique contemporaine et pour une anthropologie de la colonisation : l’ouvrage, à charge contre les africanistes du Monde, compense, comme un acte manqué, le peu de sérieux avec lequel les médias ont traité les informations.

Guerre psychologique

Virus psychologique, le néocolonialisme et son arsenal de marionnettes de fabrication locale s’est étendu sur deux niveaux : au niveau géographique d’abord, comme tout système qui fonctionne, et au niveau intellectuel, altérant, selon Béti, le jugement des penseurs africains. Ses armes, la désinformation et les mensonges autour des meurtres des leaders nationalistes – notamment celui de Ruben Um Nyobé, livré par un Judas, selon l’auteur, à son assassinat en forêt Bassa –, font mouche. Censuré, nous l’avons dit, à sa parution chez François Maspero – éditeur d’un ouvrage complémentaire à celui-ci, l’UPC parle –, il fut autorisé en 1976.

Pour compléter la lecture de Main Basse sur le Cameroun :

  • Les archives du Monde de 1972
  • Les carnets secrets de la décolonisation, par G. Chaffard, Calmann-Lévy, 1965.

 

Touhfat Mouhtare-Mahamoud